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UFR d'Etudes Slaves


Cahiers slaves n°3 : La mort et ses représentations
(monde slave et Europe du Nord)


 RITUELS DE LA RUSSIE TRADITIONNELLE :

OPOJASYVANIE ET OPOLZANIE

FRANCIS CONTE
Université Paris IV Sorbonne

    Nous avons évoqué la fonction symbolique du cercle et son rôle de protection dans deux articles récents : l'un concernait la ceinture(1); l'autre l'acte de ceindre, notre étude de cas portant en l'occurrence sur le rite d'opahivanie et sur le sens que revêtait le creusement d'un sillon autour d'un village, au terme d'un rituel complexe, afin de le protéger contre la maladie et la mort(2).    

    Nous souhaitons maintenant rappeler deux autres actions caractéristiques du phénomène d'encerclement rituel : le premier consistait à encercler une construction; l'autre à ramper autour d'un lac, considéré comme sacré, afin de pénétrer son mystère et de s'en pénétrer. 

    On trouve un exemple du premier rituel en Russie, au début des années 1920. Dans la région de Kostroma, il s'agissait de protéger une izba, qui fut entourée d'un fil, tissé à cette occasion contre l'épidémie qui menaçait le bétail(3). Plusieurs rituels similaires ont été décrits en Biélorussie, dont le premier se déroule dans la région de Grodno, à la fin du siècle dernier.

    Pour que la grêle ne frappe pas les récoltes, toutes les femmes du village du Šidlovcy se réunirent dans une hata et, en une nuit, filèrent du lin dont elles confectionnèrent une grande toile. Elles apportèrent celle-ci à l'église pour qu'elle soit sanctifiée, puis elle la défirent pour reformer un long fil. Elles fixèrent alors le fil aux poteaux qui entouraient le champ, persuadées que " Dieu lui éviterait la grêle. "(4)

    Le second rituel est plus complexe, mais il se déroule aussi en Biélorussie (cette fois dans la région de Minsk), en 1906. Cette année-là, dans le village de Bol'šoj Rožan près de Sluck, un pèlerin effraya les paysans en leur disant qu'on avait vu la Sainte Vierge pleurer et prédire une épidémie tellement grave qu'il n'y aurait plus personne pour ramasser les récoltes. Alors,

Les paysans convoquèrent une assemblée qui décida un jeûne de trois jours complets pour tous à l'exception des nourrissons. Le troisième jour de jeûne, les hommes partirent pour la forêt ; ils abattirent un immense sapin dont ils firent une croix de sept sajènes (une quinzaine de mètres) qu'ils installèrent bien en vue. Pendant ce temps, les femmes et les jeunes filles préparèrent du fil et du tissu en quantité suffisante pour pouvoir en faire trois fois le tour de l'église.(5) 

    Il s'agit là d'une offrande votive, qui est réalisée par toutes les femmes de la communauté et dans un temps bien délimité (en l'occurrence celui que mettent les hommes pour préparer la croix). Pour créer une véritable synergie protectrice, son rôle fut renforcé par une deuxième stratégie (qui mettait en œuvre un second cercle protecteur), puis par une troisième. 

    Lorsqu'on déroula la toile de l'église, on l'étendit par terre avant d'en soulever une extrémité pour donner une forme à l'ensemble : on en fit une sorte de cercle à travers lequel passa en procession tout le village - hommes, femmes, enfants et jusqu'aux animaux(6). Après avoir ainsi protégé le village par ces deux cercles magiques, les paysans mirent en œuvre une troisième stratégie : ils allumèrent un " feu vivant " [živoj ogon'] afin de purifier définitivement les maisons et leurs habitants. Nous savons qu'après avoir éteint tous les feux du village, on rallume la flamme du feu " pur " en frottant deux bois l'un contre l'autre, jusqu'à ce que jaillisse une étincelle. Celle-ci met le feu à de l'étoupe puis à un copeau, qui donne vie à ce feu nouveau qui va rallumer successivement tous les feux du village, dans chaque izba mais aussi dans l'église.

    Ces protections successives devaient donc se renforcer l'une l'autre et déboucher sur une efficacité que l'on espérait absolue. Si tel n'était pas le cas, c'est que l'un des rituels n'avait pas été accompli selon les règles, c'est-à-dire selon la tradition, et la faute en revenait aux acteurs ou à leurs actions, mais non aux rituels eux-mêmes dont la sacralité ne pouvait être remise en cause. 

    Dans plusieurs pays slaves, en Russie comme en Biélorussie, en Serbie comme au Monténégro, les paysans entouraient parfois les églises d'un très long fil, de linges ou même de cierges. Ce rituel reflète l'idée selon laquelle ces monuments doivent être protégés exactement comme les êtres vivants, car ce sont des êtres qui vivent et qui meurent eux aussi. À preuve leur naissance-fondation, mais aussi leur vieillissement, leur décrépitude et leur mort. À preuve la forme presque humaine des églises - le chevet arrondi, le corps allongé et les bras que présente la forme de la croix. À preuve surtout la vie spirituelle qui s'en dégage et qui rayonne autour d'eux. L'Église elle-même n'est-elle pas " le corps du Christ ", comme l'enseigne l'épître de Paul aux Éphésiens (1, 22-23 et 4, 16) ?

    Pour les paysans, qui " pensent concret ", il faut donc protéger les églises en traçant autour d'elles un cercle aux vertus magiques, c'est-à-dire en fermant l'espace autour d'elles. Tel fut longtemps le cas dans le Poles'e, comme en témoigne le récit que l'on fit en 1983 à l'équipe d'ethnographes venus de Moscou sous la direction de N.I. Tolstoj. Au cours de l'été, ceux-ci notèrent le récit suivant dans la région de Gomel' (village de Komoroviči). 

    Comme les sages-femmes étaient en général des femmes " pures " (c'est-à-dire âgées ou vieilles filles), si elles accouchaient elles-mêmes d'un enfant, on se mettait à craindre le pire. Les femmes du village tissaient alors une longue bande de toile " votive " dont elles entouraient l'église. Le but était ostensiblement de protéger le lieu saint des forces du mal, ici de l'" enfant du péché " qui était par nature un enfant " dangereux(7) ". A contrario, l'église que l'on protégeait contre le danger qui venait d'apparaître dans le village gardait ses vertus : elle pouvait à son tour exercer une influence bénéfique pour l'enfant et l'aider à grandir loin de ces forces nuisibles qui cherchaient à s'en emparer ou à s'incarner en lui.
Nous retrouvons là toute la sémantique du cercle et de la ceinture, qui aide les femmes à devenir fertiles, en particulier lorsqu'elles sont utilisées au cours des rituels de la cérémonie nuptiale, mais qui contribue aussi au développement de l'enfant une fois qu'il est né, même si les conditions de sa naissance sont a priori néfastes.

    La deuxième étude de cas que nous souhaitons aborder concerne le fait de ramper autour d'un lieu sacré. En 1875, Mel'nikov-Pečerskij décrivait la région d'Outre-Volga comme " la vieille Russie, antique, inaltérable. "(8). C'est là, dans les forêts, que l'on situe la " ville invisible ", la légendaire Kitež, sur le lac Clair(9). Une centaine d'années plus tard, en 1960, on pouvait voir un grand sapin poussant au bord du lac et, cloué sur le sapin, un panonceau qui précisait en grosses lettres : " Il est strictement interdit de prier et de ramper "(10) !!!
Si le premier verbe se comprend aisément dans le contexte soviétique, par nature antireligieux, le second mérite qu'on s'y arrête. De quelles sources disposons-nous pour interpréter cette conduite ? Entre les deux dates que nous venons de mentionner, 1875 et 1960, les témoignages proviennent des souvenirs d'un savant et des récits de trois écrivains russes. Chacun s'est attaché à préciser le rituel " païen ", " sauvage ", " ancré dans le peuple orthodoxe ", qui consiste à ramper dévotement, de nuit, autour d'un lieu saint(11). Évoquons cette coutume archaïque dans son contexte, qui permet seul de s'en approcher sans trop en trahir le sens.

    L'entomologiste K.N. Davydoff a évoqué dans ses souvenirs le mini-scandale que le tout jeune écrivain M. Prišvin provoqua en 1908 à Saint-Pétersbourg, lors d'une séance de la Société impériale de géographie. Il y faisait un exposé sur un voyage qu'il venait d'accomplir Outre-Volga, au lac Clair et le long de la rivière Vetluga, à l'église de Saint-Barnabé - un lieu de pèlerinage très respecté depuis l'époque d'Ivan le Terrible :

Il commença son récit..., nous dit Davydoff. Soudain, il se laissa tomber sur l'estrade, se mit sur le ventre et commença à ramper en répétant à haute voix : " Ils rampent, tous rampent... ici, là, partout. Les hommes, les femmes, les enfants... Tous rampent "(12). 

    Ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, les pèlerins rampèrent trois fois autour de l'église Saint-Barnabé ; ils le firent dans la boue, car il pleuvait, en s'arrêtant seulement pour prier " au bénéfice de l'église ". En 1960, c'est ce même rituel que le pouvoir soviétique cherchait en vain à interdire, sur les bords du lac Clair.

    De son côté, Mel'nikov-Pečerskij évoque l'admiration que le peuple russe éprouvait pour cet endroit mystérieux, ce qui explique en partie l'ardeur des rituels qui entouraient Kitež - la ville russe par excellence, la ville engloutie au fond du lac, mais la ville toujours présente, pour ceux qui savent se souvenir et voir, par-delà les frontières du visible. Car la ville est marquée par la sainteté de son exploit héroïque(13) :

Cette ville a subsisté intacte jusqu'à nos jours, avec ses murailles de pierres blanches, ses églises aux coupoles dorées, ses saints monastères, les terems ornés des princesses, les palais des seigneurs, avec ses maisons aux solides et saines charpentes de bois. Elle est intacte, mais invisible. Il n'est pas donné aux créatures pécheresses de voir la glorieuse Kitèje. Elle s'est dérobée à la vue, miraculeusement, sur l'ordre de Dieu, quand Baty, le tsar impie, vint y porter la guerre après avoir ruiné la Russie de Souzdal. Le tsar des Tatars était venu jusqu'aux murs de la grande Kitèje, dans le dessein d'incendier ses maisons, de massacrer les hommes ou de les emmener en captivité, de prendre les femmes et les filles pour concubines. Mais Dieu ne permit pas à l'infidèle d'outrager ainsi sa sainte cité. Dix jours et dix nuits, les soldats de Baty cherchèrent la ville et ne purent la découvrir parce qu'ils étaient aveugles. Et, depuis ce temps, la ville est cachée à nos yeux. Elle ne se révélera qu'au jour du jugement dernier. Mais sur les bords du lac Clair, les calmes soirs d'été, on peut distinguer dans l'eau le reflet des murailles, des églises, des monastères, les terems des princesses, les palais seigneuriaux, les maisons des faubourgs. Et l'on entend la nuit le son sourd et plaintif des cloches de Kitèje.(14)

    Le mystère de la disparition de la ville, de sa protection surnaturelle renforce encore sa sainteté. Pour fuir les troupes de l'infidèle Baty, la ville a-t-elle glissé sous terre, ou bien l'archange Michel a-t-il " secoué la terre " sous Kitèje, a-t-il plongé la ville dans le lac ? Pour reprendre les impressions de Gor'kij lorsqu'il visita le lac Clair :

Parfois il me semblait que l'église était enfoncée au plus profond de l'eau, qu'elle s'était cachée de la surface de la terre pour vivre une vie à elle, semblable à aucune autre(15).

    Comme l'a observé finement l'académicien N.I. Tolstoj, les églises de Kitež se seraient en quelque sorte éclipsées devant Baty, elles auraient changé de lieu de vie afin de continuer à vivre. Il montre aussi que dans le nord-est de la Bosnie, on parle d'églises qui se seraient enfuies d'elles-mêmes, pour échapper au joug des Turcs infidèles. Dans leur fuite, certaines de ces églises (qui étaient alors en bois) auraient perdu des planches et des poutres, à plusieurs reprises, et chaque fois des chapelles se seraient élevées comme par miracle.

    Kitež se serait donc dérobée, comme les églises serbes (ou vice versa, si l'on tient compte de la chronologie). Autour du lac Clair, les dévotions avaient lieu le 23 juin/6 juillet, pour la Sainte-Agrafène " la baigneuse ". L'icône de la Vierge de Vladimir était aussi à l'honneur, sans doute en raison du village avoisinant qui portait le même nom. Les rituels se déroulaient à la veille de la Saint-Jean-Baptiste (le 24 juin/7 juillet), que le peuple fêtait sous le nom d'Ivan Kupala et qui était placé sous l'invocation du feu et de l'eau.

    C'est précisément à ces éléments - l'eau et le feu - que Korolenko fait allusion dans ses récits Les lieux déserts. Voyage sur la Vetluga en direction de Kerženec, lorsqu'il décrit les rites populaires dont il a été le témoin, exactement au même endroit :

Chaque année, sous la protection de la Vierge de Vladimir, des foules de gens en provenance de Nižnij-Novgorod, des gouvernements de Vladimir et de Vologda, et même d'au-delà de Perm' et de l'Oural se rassemblent sur les rives du lac Clair : ils s'efforcent, ne serait-ce qu'un moment, d'éloigner de leur existence la trompeuse vanité des vanités, afin de jeter un regard par delà les frontières mystérieuses. Ici, à l'ombre des arbres, sous le ciel, de jour et de nuit, on entend les chants, les voix chantantes et nasillardes faisant lecture des livres saints, les disputes sur la vraie foi. Et dans l'ombre du couchant, dans l'obscurité bleutée des soirs d'été, des feux brillent entre les arbres, sur les rives et sur l'eau. Par trois fois, les gens pieux rampent à genoux autour du lac ; puis ils placent sur l'eau les restes des cierges, collés sur des copeaux, avant de tomber face contre terre et d'écouter. Fatigués, épuisés, ils sont là entre deux mondes, les lumières dans les cieux et sur les eaux ; ils s'abandonnent au bercement de l'eau entre les rives, au son imperceptible des cloches, dans le lointain. Parfois ils défaillent ; ils ne voient et n'entendent déjà plus rien en provenance du monde environnant... Autour d'eux, il y a ceux qui regardent avec étonnement, qui s'efforcent en vain par manque de foi... et qui oscillent la tête en tremblant. Alors le voici, cet autre monde, invisible mais réel. Eux n'ont pas vu, mais ils ont vu ceux qui voyaient.(16)

    Pour les pèlerins assemblés aux bords du lac, seul le juste, " celui qui a les yeux dessillés, voit tout : et la ville, et les églises, et les monastères, et les palais de pierre des boyards. " Les autres, au contraire, " ne voient que les arbres " ; ils n'entendent pas non plus les cloches des monastères engloutis, car ils sont aveugles et sourds à cause de leurs péchés. D'où la nécessité de faire pénitence, avant de faire les gestes rituels qui donnent accès à cet autre monde, à ce monde idéal, à ce paradis russe que Kitež représente : il leur faut procéder à une initiation qui comporte trois séquences fondamentales : s'allonger à même le sol ; ramper autour du lieu saint ; envoyer des cierges vers l'au-delà. Mais reproduire seulement ces conduites ne peut suffire. Pour " mériter la grâce du lieu ", il faut d'abord croire et être rempli de ferveur : 

Celui qui a une grande ferveur verra beaucoup, mais celui qui n'a point de ferveur, ses efforts resteront vains, et il ne verra rien, n'entendra rien...

Si quelqu'un entend ou voit quelque chose, qu'il le conserve dans son cœur, sans en faire part à personne. Lorsque la sainte rive du lac Clair commencera à balancer l'homme fervent, comme un enfant dans son berceau, qu'il récite en esprit la prière de Jésus... Lorsque viendra pour les bienheureux l'heure de chanter laude dans la ville de Kitèje, vous entendrez le son des cloches d'argent... C'est un son grave et doux, on l'écouterait toute sa vie sans se lasser... Lorsque l'aurore commencera à poindre au ciel, regarde le lac, tu y verras les croix dorées, les coupoles des églises... Reste couché dans la ferveur, ne t'avise pas de bouger un doigt, retiens ta respiration... Alors tu verras dans le lac comme dans un miroir toute la ville invisible : les églises, les monastères, les murailles de la ville, les palais des princes, les demeures des boyards avec leurs hauts terems... Tu verras se promener dans les rues l'oiseau de paradis Alkonoste, des licornes merveilleuses et aux portes de la ville il y aura des lions et des dragons apprivoisés à la place des gardiens.(17)

    Le dernier témoignage est celui de M. Prišvin, qu'il écrivit au lendemain de son voyage au lac Clair, en 1908. Perdu dans la foule qui fait le tour du lac, il a pu suivre une vieille femme dont il décrit la conduite, pénétrée de religiosité populaire :

Le soir tombe sur la forêt, au bord du lac. Entre les troncs, partout des feux. Devant un bouleau, au bord du lac Clair, une vieille femme prie à genoux avec ferveur. Devant un bouleau. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je fais le tour de l'arbre et de la vieille femme ; je pense qu'une icône doit pendre à une branche. Non. Elle adresse une prière à l'arbre. Je lui demande prudemment : " Grand-mère, est-ce que vraiment... un arbre ; est-il sanctifié ? - Ce n'est pas un bouleau, mon cher, répond la vieille ; ce n'est pas un bouleau mais une porte. " Et là se trouve une colline, là l'église de la Croix, là celle de la Dormition. Elle allume un cierge. Elle fait le tour du lac en suivant le rive. Elle égrène son chapelet et murmure une prière. Je la suis... De nouveau elle adresse une prière au bouleau. Peut-être voit-elle : on ouvre les portes, on vient à sa rencontre, on l'appelle : viens, viens nous voir.

    Jusqu'ici le comportement de la vieille femme est comparable à celui que décrit Mel'nikov, à une exception près qui est d'une grande importance - la prière à l'arbre. Celle-ci n'est pas un reflet du paganisme habituel des campagnes, mais le dédoublement, la transmutation de l'objet ordinaire - l'arbre, en un pan de la ville engloutie, la porte qui en offre l'accès. Car la vieille femme fait partie des justes, et elle voit " par-delà le fait nu " (Gor'kij). Un autre rituel va apporter un deuxième élément nouveau par rapport à ce que nous savons : la vieille femme

Cherche quelque chose de la main au pied de l'arbre. - Qu'est-ce qu'il y a ? - Une fissure dans la terre. Éclaire-moi, je vais fouiller la terre. On va trouver. Puis elle glisse un kopeck dans la terre, et un œuf. De nouveau elle prie : - Acceptez, hommes justes, l'aumône d'une vieille femme qui a péché. Je glisse aussi des pièces de cuivre dans la fente, sous le bouleau, à l'intention des justes... La vieille est heureuse que j'aie mis mon obole pour la ville invisible.(18)

    Cette offrande se fait donc par l'intermédiaire de la terre. Elle aussi a coutume de recevoir des dons sous la forme de monnaie, d'œufs ou de pain, en échange de plantes curatives ou sacrées, celles que l'on ramasse précisément au moment de la Saint-Jean. C'est aussi vers elle que l'on s'incline avec respect, sur elle que l'on s'agenouille et que l'on rampe sur les genoux ou à plat ventre. Or ces dévotions à la terre recoupent celles que l'on adresse à ceux de l'au-delà : en écoutant la terre et le son des cloches d'argent, en prêtant l'oreille aux bruits de l'au-delà, ce sont aussi les ancêtres que l'on écoute.

    De même, les centaines de cierges que les pèlerins installent sur des planchettes vont " voguer vers la Dormition ou vers l'Exaltation de la Croix..."; elles se dirigent vers ces églises invisibles mais bien réelles qui font partie du monde du double sinon de l'autre monde.
C'est ainsi que les rites de protection comme ceux d'invocation peuvent être partiellement reconstitués. Nous venons pour cela de faire appel tant aux observations ethnographiques qu'aux sources littéraires, qui se complètent remarquablement. Elles peuvent nous offrir un aperçu exceptionnel de cette Russie traditionnelle, si peu connue de l'Occident, et dont certains systèmes de représentation très anciens n'ont pas encore été tout à fait gommés à l'Orient du monde chrétien.

NOTES

(1) F. Conte, " La ceinture comme objet rituel ", Cahiers slaves, n° 1, 1997, p. 181-204.
(2) F. Conte, " Le rite d'opahivanie ", Slovo (Mélanges offert à François de Labriolle), n° 17, 1997.
(3) A.F. Žuravlev, Vostočnoslavjanskaja obrjadovaja skotovodčeskaja leksika i frazeologija v ètnolingvističeskom aspekte (thèse de 3e cycle), M., 1982, p. 152 (cité par N.I. Tolstoj " Iz slavjanskih ètnokul'turnyh drevnostej ", 1, Opolzanie i opojasyvanie hrama, Trudy po znakovym sistemam, t. 21, Tartu, 1987, p. 71 ; pour l'essentiel, ce paragraphe s'appuie sur la documentation utilisée dans cette étude).
(4) Cité par N.I. Tolstoj, op. cit., 1987, p. 72.
(5) A.K. Seržputovskij, " Pamuorak ", Živaja starina, 1906, n° 4. 
(6) Ces précisions ont été notées par Seržputovskij et publiées à Minsk en 1930. 
(7) N.I. Tolstoj, op. cit., 1987, p. 73.
(8) A. Melnikov-Petcherski, Dans les forêts, P., Gallimard, 1957.
(9) Voir à ce sujet les études de V.L. Komarovič, Kitežskaja legenda. Opyt izučenija mestnyx legend, M., 1936 ; et de S. Kalmykov (dir.) : Večnoe solnce. Russkaja social'naja utopija i naučnaja fantastika (vtoraja polovina XIX-načalo XX vv.), M., 1979.
(10) V.D. Prišvina, Put' k slovu, M., 1984, p. 161.
(11) N.I. Tolstoj, op. cit., 1987, p. 58.
(12) Cité par N.I. Tolstoj, op. cit., p. 57, à qui revient d'avoir retrouvé les matériaux que nous utilisons ici, et dont il a donné la première synthèse.
(13) Voir de ce point de vue l'étude de V.L. Komarovič, op. cit., 1936, p. 
(14) A. Melnikov-Petcherski, op. cit., p. 1.
(15) M. Gor'kij, Polnoe sobranie sočinenij, M., 1972, t. 15, p. 276-277.
(16) V.G. Korolenko, Sobranie sočinenij, GIXL, M., 1954, III, p. 128-129.
(17) A. Melnikov-Petcherski, op. cit., p. 564.
(18) M. Prišvin, Sobranie sočinenij, GIHL, M.-L., 1931, III, p. 275-277.